La Porte des Chimères

De chair et de sang

Il était un peu plus de seize heures quand le téléphone sonna. Drapée d’une serviette éponge nouée à la va-vite, Sybille sortit en trombe de la salle de bains et décrocha au quatrième coup, juste avant que le répondeur ne prenne le relais.

— Mademoiselle Ogsvart ?

— Oui, dit-elle avec une voix la moins essoufflée possible.

— Romain Cathal des éditions Blackwoods. Je ne vous dérange pas, j’espère ?

— Non, non, pas du tout. Que puis-je pour vous ?

— Eh bien, je venais m’assurer du bon déroulement de votre travail d’écriture. L’anthologie doit passer sous presse dans trois semaines. Si vous m’envoyez votre nouvelle avant cinq jours, vous aurez encore une chance d’y figurer, annonça-t-il d’un ton ferme et poli.

— Je suis au courant, ne vous inquiétez pas. J’en suis aux corrections à vrai dire. Je peux vous l’apporter d’ici quarante-huit heures.

— Ce serait parfait. A dans quarante-huit heures alors. Au revoir.

Sybille resta interdite pendant une bonne poignée de secondes alors qu’elle raccrochait le combiné. Une goutte savonneuse tombant au creux de ses omoplates la sortit de ses songes.

— Bien, lança-t-elle à Isidore qui miaulait devant sa gamelle, ta maitresse est gravement à la bourre. Et toi, tu t’en fous, évidemment…

Quarante-huit heures pouvait être un délai serré mais convenable pour qui est en veine d’inspiration. Or, Sybille annonça tout de suite la couleur lorsqu’elle mit en route la cafetière. Elle rattraperait son sommeil plus tard, pensa-t-elle, il lui fallait passer deux jours avec Caféine pour combattre Page blanche. C’est un animal farouche qu’on ne domestique, ni n’apprivoise ; parfois, il se laisse prendre au jeu de longues caresses et reprend sa liberté quand le jeu ne lui convient plus. C’est alors qu’il faut ruser, partir, l’oublier pour revenir quémander son attention.

Deux heures du matin. Le bureau était envahi de brouillons, livres ouverts et tasses vides. Le cendrier n’était encore qu’a moitié rempli de mégots de cigarette. L’écran 19 pouces, allumé sur un logiciel de traitement de texte, diluait une lumière bleuté autour de lui. Et Sybille avait dû parcourir l’équivalent d’un marathon olympique rien qu’en marchant dans son vingt-sept mètres carrés. Toutes les lignes sur ses papiers griffonnés étaient devenues de vaines tentatives d’amorce. Il y avait bien quelques gribouillis crispés révélant le tortueux stress de ses synapses.

Sybille ouvrit grand la fenêtre et, accoudée au rebord, contempla le désert de la rue en contrebas. Elle était en période d’absorption, comme elle disait ; d’un détail, pouvait naître une idée, une ébauche de personnage, une trame narrative mais elle butait sur la seconde étape : la transformation ou procédé créatif. Le regard fixé sur le feu tricolore dans son cycle immuable de vert, d’orange et de rouge, elle sentait le dépit et la rage fomenter des complots insondables.

Une voiture s’arrêta brusquement au rouge manquant de mordre le passage clouté. La musique technoïde s’échappant de la vitre du conducteur réveilla la rue dans sa torpeur nocturne. Et Sybille aussi. En fait, ces soudaines vibrations des basses l’agaçaient et elle referma aussitôt la fenêtre. Machinalement, elle sortit de dessous le canapé un carton où s’enchevêtraient ses vieilles cassettes audio et CD qu’elle aurait dû ranger dans la colonne achetée à cet effet. Elle en prit un hasard ; elle les connaissait tous par cœur de toute façon. Insertion dans le lecteur DVD de l’ordinateur, quelques clics, lecture aléatoire et elle se recroquevilla dans le fauteuil de bureau.

Aux premières notes de guitare, elle se surprit à mimer les instruments se remémorant l’air du bout des doigts. Elle resta ainsi peut-être une heure ou deux en un espace et un temps suspendus au gré de la musique. Puis vint une chanson qu’elle n’avait pas écouté depuis des lustres ; les paupières ouvertes, ses yeux étaient comme électrisés. Un rituel étrange et impalpable venait d’avoir lieu. La page blanche n’avait pas eu le temps d’exprimer son ultime soupir que Sybille martelait déjà, avec parcimonie, les touches de son clavier.

Même l’aube, pénétrant par les carreaux embués, ne parvint pas à perturber le rythme effréné qui était sauvagement monté en elle. C’est seulement vers neuf heures du matin que les mots perdirent de leur superbe et devinrent insipides. Elle hésita entre prendre un dernier café et aller directement se coucher pour prétendre à un maigre repos. Elle le fit le compte de sa nuit : six pages sorties d’un nulle part qui flottait dans son esprit. L’histoire en était presque à son dénouement. Prenant Isidore dans l’arrondi de ses bras, elle s’accorda finalement un peu de sommeil.

Quand elle parvint à écarquiller les paupières, le soleil inondait la pièce d’une lumière rassurante et énergique. Quelques croquettes dans la gamelle du chat pendant que son café chauffait et elle se remit au travail. Elle entama alors la lecture du fruit de son écriture débridée, une première découverte du texte si l’on peut dire. Sybille était partie dans un récit fantastique mettant en scène une cinglée plus proche de la psychopathe névrosée que de la voisine récalcitrante. Cette fille-là se faisait appeler Cinderella et portait plutôt les atours d’une aventurière de bande dessinée que ceux d’une séductrice de cabaret. Cheveux noir de jais coupés à la garçonne, une mèche barrant le front en diagonale jusqu’à la joue, des yeux clairs empreints de sombres desseins, elle circulait uniquement de nuit dans les rues les plus fréquentés de la jeunesse en mal de fête. Dans son dédale malsain, elle allait de boites de nuit en clubs à la mode régler certains comptes. Sous sa veste en cuir bordeaux crissant à chaque pas, se planquaient, dans leur holster, une paire de Uzis chargés.

Cinderella se prétendait l’envoyée des anges et dans son mensonge schizophrène, insinuaient aux D.J. qui croisaient sa route que leurs décibels dévergondés et atrophiant menaçaient le silence des anges. Obnubilée par « sa mission », elle ne prenait aucun gant pour délivrer au monde son message. Aussitôt arrivée au cœur d’une discothèque quelconque, et bondée, elle dégainait ses Uzis de guerre. Puis, elle faisait feu en tout sens, ne laissant aucune échappatoire, jusqu’à ce que le silence règne sur l’endroit. Ce silence quasi mystique qui survenait après la tuerie, était interprété dans son esprit malade comme preuve de l’allégeance de l’humanité au royaume des anges.

Sybille était plutôt satisfaite de cette nouvelle déjantée. Cependant, l’histoire s’arrêtait là, sur des faits morbides, sans laisser l’espoir d’une fin étonnante, quelle qu’elle fut. Elle butait. Et quelques gorgées de plus de café chaud  n’y faisaient rien, elle butait quand même.

Isidore miaula pour réclamer un câlin. Depuis ses genoux, il fixait la capricieuse flèche de la souris qui virevoltait, narquoise, sur l’écran.

— Dis, t’as pas une idée, toi, hein ? Tu ferais quoi à ma place ? demanda-t-elle à son compagnon.

Sans plus d’intérêt pour la question de sa maitresse, c’était la flèche de la souris qui monopolisait son attention. D’un bond, il sauta sur le clavier et se posta à quelques centimètres de l’écran LCD.

— Ah mais enfin ! T’es terrible ! Descends de là, allez file…, le gronda-t-elle. T’as de la chance que j’ai sauvegardé avant, sinon adieu l’anthologie.

Offusqué par ce ton désobligeant envers sa majesté féline, Isidore bondit gracieusement vers le carton de CDs où il s’installa sans plus de considérations pour les objets sous lui.

Déjà vingt heures, son ventre grommelait. A part l’ami Caféine, elle n’avait rien avalé de la journée. Son histoire n’avait pas plus avancé mais au moins, elle avait pris le temps de ranger cassettes et CD dans la fameuse colonne, qui après tout avait été achetée pour ça. Chose dont se réjouissait le chat qui pouvait désormais prendre toute la place dans sa propriété de carton.

Pendant qu’un surgelé tournait dans le micro-ondes, Sybille fumait à la fenêtre regardait la rue inondée de voitures « klaxonnantes ». La mode des mini-citadines était toujours d’actualité, pensa-t-elle. Elle n’entendit pas tout de suite les bips répétés et stridents du micro-ondes. Quand elle y fit attention, elle se surprit à ne comprendre de quel engin provenaient ces bruits.

Elle pensa à un hôpital, plus particulièrement aux urgences, un brancard rué dans les couloirs par des infirmiers. Le malade conduit dans le bloc opératoire portait les traits de Cinderella. Entubée, on lui fournissait de l’oxygène pendant qu’un massage cardiaque tentait de la ramener à un stade conscient. A côté d’elle, le moniteur émettait des bips rapides et réguliers. Tout se passait très vite. Les images affluaient en Sybille qui essayait de ne perdre aucun détail. Puis médecins et infirmiers firent place nette autour de Cinderella. Les bips répétés devinrent un long cri mécanique et monotone.

Oubliant l’idée même de son surgelé, Sybille se précipita à son bureau et amorça le dénouement de sa nouvelle. Les mots avaient repris leur quintessence et filaient depuis ses connexions nerveuses jusqu’au bout de ses doigts. Isidore avait beau miauler pour manifester sa faim, elle restait concentrée sur les dernières lignes. Quelques paragraphes plus tard, alors qu’elle était sur le point d’écrire la phrase finale du récit, on frappa violemment à la porte. Interdite un instant, elle ne répondit pas et se remit au travail. Mais on frappa de plus belle comme si l’on voulait défoncer sa porte. La colère montant, elle alla regarder par le judas et constata, exaspérée, qu’on en avait délibérément bouché la vue.

Prudemment, elle ouvrit la porte d’une dizaine de centimètres, mais l’inconnu donna un coup de pied qui la fit claquer contre le mur. Sibylle recula doucement, elle fixait les deux canons qui la dévisageaient. C’était une jeune femme qui le tenait entre ses mains, sa veste de cuir bordeaux crissant sourdement à chaque pas.

— Tu m’empêches de mener à bien la mission que les anges m’ont confiée ! cria-t-elle d’un ton malsain.

— Mais… Tu n’existes pas ! C’est impossible ! C’est moi qui t’ai crée. Je suis en quelque sorte ta mère. On ne tue pas sa mère ! souffla Sibylle interloquée.

— Il n’y a pas de meilleur motif, chère maman !

Cinderella, qui visait toujours Sibylle, ne semblait animée d’aucune pitié, juste de haine à l’état brut. Un seul coup se fit entendre, la balle vint se loger entre les deux yeux de Sibylle qui tomba raide morte. Isidore, réveillé par le coup, miaula une dernière fois, il ne sera plus jamais très loin de sa maitresse. Cinderella se baissa près de Sibylle pour lui fermer les yeux en récitant :

« Tell me something beautiful, tell me something free, tell me something beautiful and I wish that I could be…».

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